Quand la douleur n’efface pas la possibilité de grandir
- Jessica Tavivian
- 18 déc. 2025
- 5 min de lecture
En Israël, dans un climat où la guerre, la menace et l’incertitude font partie du quotidien, on parle souvent du trouble du stress post-traumatique (TSPT), du stress chronique et des cicatrices invisibles laissées par les événements traumatiques.
Ce dont on parle beaucoup moins, c’est de la capacité humaine à se reconstruire, à se renforcer et parfois même à trouver un sens nouveau après un choc. C’est ce que les chercheurs appellent la croissance post-traumatique (CPT).
Ce concept ne minimise en rien la souffrance. Il ne s’agit pas de dire que « tout arrive pour une raison », ni de promouvoir un optimisme naïf. La croissance post-traumatique reconnaît simplement qu’après certaines épreuves, une transformation psychique profonde peut parfois émerger — lentement, douloureusement, et jamais sans effort.
Qu’est-ce que le trouble du stress post-traumatique ?
Le trouble du stress post-traumatique (TSPT) peut apparaître après un événement très choquant ou menaçant, qui a mis en danger la sécurité physique ou psychique de la personne.
Il se manifeste par plusieurs types de symptômes : des souvenirs envahissants qui reviennent sans prévenir (images, cauchemars, flashbacks), une tendance à éviter tout ce qui rappelle l’événement, des changements durables dans l’humeur et les pensées (tristesse, peur, détachement, perte d’intérêt), ainsi qu’un état d’alerte permanent du corps (irritabilité, tension, difficultés à dormir, sensation d’être constamment sur le qui-vive).
Certaines personnes expliquent continuer à travailler, à s’occuper de leur famille ou à « fonctionner normalement », tout en vivant intérieurement dans une vigilance constante : un bruit soudain fait sursauter, le sommeil reste léger, et le corps semble incapable de se relâcher, même dans des moments objectivement calmes.
Beaucoup de personnes vivent ce type de réactions dans les semaines qui suivent un traumatisme. Lorsque ces symptômes durent dans le temps et provoquent une souffrance importante dans la vie quotidienne, on parle alors de trouble du stress post-traumatique.
Si le TSPT met en évidence les effets douloureux du traumatisme, il est important de rappeler que toutes les épreuves ne mènent pas forcément à une souffrance durable. Pour certaines personnes, ces expériences peuvent aussi, avec le temps, ouvrir la voie à des changements profonds et parfois positifs.
Quand nos certitudes s’effondrent, quelque chose peut se reconstruire
Nous avons tous des idées profondes sur nous-mêmes, les autres et le monde qui nous entoure, comme « le monde est plutôt sûr », « j’ai un certain contrôle sur ce qui m’arrive » ou « la vie a du sens ».
Ces idées se construisent très tôt, à partir de ce que nous vivons au quotidien. Lorsqu’un enfant se sent globalement protégé, écouté et soutenu, il développe le sentiment que le monde est relativement fiable et prévisible. À l’inverse, grandir dans l’insécurité ou l’imprévisibilité peut fragiliser ce sentiment de base.
Un traumatisme peut alors venir tout bouleverser et faire s’effondrer ces certitudes. Mais c’est parfois aussi dans cette remise en question profonde que certaines personnes commencent à reconstruire quelque chose de nouveau — plus cohérent avec qui elles sont devenues, plus proche de leurs valeurs.
Ce qui peut se renforcer après un traumatisme
La croissance post-traumatique peut apparaître dans plusieurs domaines, bien que cela ne soit ni systématique ni linéaire :
Des relations plus authentiques
La vulnérabilité peut rapprocher. Certaines personnes témoignent d’un lien plus fort avec leurs proches, d’une nouvelle importance accordée à la présence, à la sincérité et à la solidarité.
Un sentiment de force intérieure
Traverser l’impensable peut parfois révéler des ressources insoupçonnées : « Si j’ai survécu à cela, je peux peut-être faire face à d’autres épreuves. »
Une nouvelle vision des priorités
Certaines choses autrefois centrales peuvent perdre de leur importance, tandis que d’autres — comme la famille, la santé, le sens, la spiritualité ou la simplicité — prennent davantage de place.
Par exemple, certaines personnes qui affirmaient ne jamais vouloir d’enfant peuvent, après l’épreuve traversée, exprimer le désir de fonder une famille.
Une appréciation plus profonde de la vie
Après une période de grande obscurité, de petites choses peuvent être vécues avec une intensité nouvelle.
Ainsi, des parents ayant vécu le deuil d’un enfant témoignent parfois d’une plus grande capacité à accueillir les défis et les moments exigeants avec leurs autres enfants, avec une présence et une gratitude renouvelées.
La croissance n’efface pas la douleur
La croissance post-traumatique n’est pas l’opposé du traumatisme. Elle ne survient d’ailleurs pas uniquement après un événement traumatique au sens strict, mais peut aussi émerger à la suite d’épreuves profondément douloureuses telles qu’un deuil, une séparation ou une perte majeure.
Il est possible d’être brisé(e) et en train de se renforcer en même temps. De pleurer, d’avoir peur, d’être envahi(e) par des souvenirs — tout en voyant apparaître des transformations intérieures significatives.
La détresse et la croissance peuvent en réalité coexister. Ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est souvent les deux.
Une croissance ambivalente
Pour certaines personnes, les changements qui apparaissent s’accompagnent d’un fort sentiment de culpabilité. Aller un peu mieux peut donner l’impression de trahir ce qui a été perdu, sa propre douleur, ou la souffrance des autres. Dans un contexte marqué par la guerre et l’engagement militaire, cette culpabilité peut aussi être liée à la peur de trahir ceux qui continuent à se battre, ceux qui ont été blessés, ou ceux qui ne sont pas revenus.
D’autres personnes résistent à ces changements par peur de ne plus se reconnaître, ou d’avoir le sentiment de laisser derrière elles une partie importante de leur histoire.
La croissance post-traumatique est souvent discrète, contradictoire, et parfois inconfortable. Elle ne ressemble pas à un progrès clair, mais à une transformation intérieure floue, qui coexiste longtemps avec la douleur, la colère ou le vide.
Croître à son rythme
La croissance post-traumatique ne survient pas immédiatement. Elle peut mettre des mois, voire des années, à émerger. Un changement trop rapide peut parfois être un mécanisme de défense, une tentative d’éviter la souffrance.
Et surtout, elle ne peut jamais être imposée. Dire à quelqu’un « tu vas voir, tu vas grandir de ça » est blessant. La croissance authentique émerge après l’accueil de la douleur.
Ressources collectives et individuelles
Les Israéliens vivent sous une pression psychique intense. Pourtant, l’histoire et le quotidien montrent une résilience collective et individuelle remarquable : solidarité, humour, créativité, liens communautaires, capacité à s’adapter et à continuer.
Cela ne rend pas la douleur plus légère, ni plus acceptable, mais peut parfois aider à ne pas la porter seul(e).
En quelques mots
Le TSPT, la douleur et la peur sont réels.
Mais la capacité humaine à se relever l’est aussi.
Parfois, doucement, presque imperceptiblement, la vie psychique se réorganise autrement. Pas comme avant — mais avec une profondeur, une force et une clarté nouvelles.
Et personne n’a à faire ce chemin seul : la thérapie, la communauté, la famille, les amis, le soutien — tout cela peut faciliter la reconstruction.
C’est cela, la croissance post-traumatique :La preuve que même lorsque le monde s’effondre, l’être humain conserve une capacité remarquable à se reconstruire. Malgré tout, quelque chose en nous continue de vivre, d’avancer, de chercher du sens.


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